Béatrice Angrand, Secrétaire générale Office Franco-Allemand pour la jeunesse (OFAJ)

Béatrice Angrand, Secrétaire générale Office Franco-Allemand pour la jeunesse (OFAJ)

Sur le Cluny Forum

«Par ses nombreux programmes, l’OFAJ contribue à rendre concrètes les relations franco-allemandes. C’est à travers la mobilité des jeunes que nous allons favoriser la compréhension mutuelle et la promotion d’un esprit européen dans nos sociétés civiles.»

 

 

Interview

Quel est le rôle de la jeunesse dans la construction d’une Europe forte et comment peut-on le renforcer ?

Trop souvent, les acquis de l’Union européenne sont considérés comme évidents. Or,l’Europe, c’est avant tout la paix mais aussi la libre circulation, la monnaie unique, la démocratie, l’interculturalité et la diversité – tant d’avancées rendant cet espace exceptionnel. Aujourd’hui, les jeunes sont peut-être moins conscients que ces acquis positifs ne vont pas de soi. Pour faire progresser l’idée et le projet européens en y apportant une nouvelle dynamique, il est primordial de sensibiliser la jeunesse à ces sujets, car nous avons besoin d’esprits innovants et entreprenants qui s’engagent pour une Europe forte, tolérante et ouverte. Ma première recommandation serait donc de faciliter davantage la mobilité. Il  s’agit par-là de permettre aux jeunes de voyager – pas au sens de faire du tourisme – pour accéder à une « mobilité apprenante ». Cet objectif d’apprentissage est atteint lorsqu’il existe un cadre pédagogique adossé à l’expérience à l’étranger. Celui-ci conduit le jeune à la fois à prendre conscience des différences et des points communs et à apprendre à travailler, coopérer, vivre paisiblement dans cet environnement si complexe de la diversité des cultures européennes. Cette richesse permet de se confronter à l’altérité et d’acquérir des compétences interculturelles, je suis convaincue que la mobilité doit être systématisée et rendue accessible à tous les jeunes. Ainsi, nous construirons une citoyenneté, un sentiment européens partagés.En second point, il me semble nécessaire que les systèmes d’éducation nationaux, dans les champs formel et non-formel, prévoient le plus tôt possible dans le parcours des jeunes un apprentissage à la prise de parole, au débat sur la chose publique et politique.

Appelons cela « éducation citoyenne » (elle est désignée en Allemagne par politische Bildung). C’est un concept-clé pour sensibiliser et familiariser les nouvelles générations aux défis actuels, susciter leur désir de jouer un rôle de citoyen actif en promouvant des valeurs partagées.Enfin, j’aimerais souligner combien le tandem franco-allemand peut représenter une source d’inspiration grâce à l’histoire de la réconciliation – cette réconciliation qu’il a réussi à atteindre après des siècles de rivalités et de guerres et à transformer au fil du temps en une coopération intense. C’est une approche que l’OFAJ développe dans d’autres régions du monde, par exemple au Maghreb ou dans les Balkans. Nous sommes persuadés qu’un travail de mémoire et de pédagogie de la paix devraient être plus largement répandu en Europe – en s’appuyant en particulier sur les jeunes.

Quelle est l’importance de la coopération franco-allemande pour les jeunes ?

Comment s’articule-t-elle concrètement dans les programmes de l’OFAJ ? Dans le domaine de la jeunesse, la coopération franco-allemande favorise toutes sortes de possibilités de se rencontrer et de partager des expériences. Cette mission est portée, à des degrés divers et d’une façon spécifique pour chacun, par l’OFAJ, l’Université franco-allemande et Pro-tandem. Prenons l’exemple des jumelages ayant engendré de nombreux partenariats entre écoles. Après la Seconde Guerre mondiale, ils ont été nombreux à se mettre en place et, depuis sa création en 1963, l’OFAJ les a soutenus. Mais plus largement, grâce aux 8 000 programmes d’échanges et rencontres proposés par l’OFAJ et ses partenaires, près de 200 000 jeunes par an effectuent une mobilité. Par la diversité de son offre, notre institution contribue à faire vivre la relation franco-allemande dans la société civile et à rendre cette coopération si importante pour l’Europe, concrète pour les citoyens. Comme je l’ai dit, grâce à la mobilité, à l’échange et à l’apprentissage interculturel fondé sur réciprocité, les jeunes acquièrent de nouvelles compétences (linguistiques, interculturelles, personnelles); ils exercent leur capacité d’adaptation et leur esprit de tolérance.

De plus, au regard du taux de chômage important chez les jeunes, des thèmes comme la professionnalisation et l’employabilité sont devenus de plus en plus importants. L’OFAJ a développé des dispositifs pour garantir une meilleure intégration sur le marché de l’emploi au travers d’expériences de mobilité professionnelle innovantes et uniques en Europe. Avec le programme PRAXES, par exemple, des jeunes de 18 à 30 ans, hors cursus scolaire, bénéficient d’une convention dans le cadre d’un stage volontaire d’un à six mois dans une entreprise du pays partenaire. Le programme Job dans la ville jumelée permet quant à lui à des publics entre 16 et 30 ans d’effectuer un séjour professionnel de quatre semaines dans une entreprise, une institution ou une administration de la ville jumelée avec leur commune.

Quels sont les plus grands défis que vous rencontrez dans vos efforts pour la coopération franco-allemande de la jeunesse ?

Une réponse très terre à terre, issue directement du travail quotidien, de base, de l’OFAJ : motiver les enseignants à monter un échange scolaire alors que leur emploi du temps est déjà bien chargé, que le directeur de l’école ne sera peut-être pas encourageant et que les parents s’inquiéteront des conditions d’accueil et de sécurité pendant le séjour dans l’autre pays requièrent déjà une attention de tous les instants ! Autre défi : il est parfois difficile de garantir une diversité sociale dans les programmes que nous soutenons. Or, si l’on veut que la responsabilité pour l’avenir de la relation franco-allemande et l’Europe soit largement partagée dans nos sociétés, il est essentiel d’impliquer les jeunes issus de tous les horizons. Notre enjeu d’aujourd’hui est bien de combler le fossé entre les jeunes mobiles, engagés et pro-européens d’un côté et, de l’autre, les jeunes vivant dans des zones périurbaines, nés en milieu rural ou issus de familles ayant un accès limité à l’éducation et ne disposant d’aucune expérience de la mobilité. Ce public reste arducopter. Avec sa stratégie Diversité et participation, l’OFAJ s’engage à favoriser la mixité sociale dans les échanges franco-allemands ; la mobilité devient ainsi un vecteur d’intégration. Troisième défi : l’apprentissage de la langue du voisin. Depuis quelques années, l’enseignement du français en Allemagne et de l’allemand en France semblent reculer en  faveur d’autres langues vivantes. C’est pourquoi l’OFAJ, avec de nombreux partenaires, renforce l’organisation de campagnes d’information régulières et les instruments de promotion comme FranceMobil ou mobiklasse.de. Il a aussi développé une plate-forme de e-learning, PARKUR, orientée sur l’apprentissage linguistique dans le cadre de formations professionnelles. Il nous faut aussi toucher davantage les jeunes décideurs, ou ces nouvelles élites dans le domaine du numérique par exemple, qui ont souvent tendance à se tourner vers le monde anglo-saxon et/ou anglophone. À cet égard, le principe du peer-to-peer s’avère très efficace, comme nous l’avons vérifié dans certains comités de jumelages où il a été mis à profit pour les rajeunir. Il n’est pas à exclure que la connaissance ou l’appétence pour la langue de l’autre – un but qui faisait consensus à tous les niveaux de la société jusque dans les années 1990 – ne mobilise plus. Ce risque ne doit pas être minimisé ! En bref, pour éviter une banalisation des relations franco-allemandes, il faut des projets ambitieux et attractifs avec des répercussions concrètes dans la vie des jeunes, où ils s’impliquent activement et sont pris au sérieux.